« Mieux vaut donner un biberon… »

Une récente discussion, teintée de désaccord, m’a permis de comprendre pourquoi je détestais tant une phrase que tout un chacun rabâche au sujet de l’allaitement maternel. Cet échange m’a également fait comprendre le paradoxe de mes propos quand je disais accompagner chaque femme sur son propre chemin d’allaitement et que je réagissais au quart de tour en entendant cette insupportable phrase. Enfin, ce partage m’a redonné envie d’écrire sur mon blog : décidément merci Chloé ! 😉

La voici donc cette fameuse phrase : « Mieux vaut donner un biberon avec amour que le sein avec (au choix, rayez la mention inutile) répulsion, douleur, contrainte, etc. » Bah oui ! Me direz-vous, rien que de très normal : je n’ai cessé de répéter ici même qu’aucune femme ne devrait jamais accepter de se sacrifier pour son enfant et ne jamais accepter la douleur. Oui MAIS. Car il y a un grand, gros, tonitruant MAIS : le contexte et la façon d’utiliser cette affirmation péremptoire. Elle est employée systématiquement comme un badigeonnage général, un enrobage lénifiant destiné à faire avaler une pilule amère, un piètre pansement sensé empêcher une culpabilisation éhontée des femmes n’ayant pas souhaité ou pu allaiter leur enfant (au sujet de la culpabilité je vous invite à lire cet article). Celles et ceux qui l’assènent ne connaissent rien à l’allaitement maternel. Ils en savent encore moins sur ce que devrait être un accompagnement compétent, soutenant et empathique des femmes qui allaitent. C’est donc dans ce cadre de bonne conscience généralisée que cette parole me donne une urticaire géante. Car elle ne va pas au cœur du problème de l’allaitement maternel dans notre bonne vieille France : le cruel déficit d’informations et de formations pertinentes sur la question. Elle se contente de parer de quelques couleurs fallacieuses un mur décidément bien gris. Sans qu’il y ait la moindre remise en cause de ce qui ne va pas, de ce dans quoi la société dans son ensemble baigne depuis des décennies.complicitésite2016

Maintenant, mon paradoxe, que j’assume totalement : chaque femme, chaque bébé, chaque famille que j’accompagne, a sa propre histoire. Jamais il ne me viendrait à l’idée de plaquer sur celle-ci des injonctions ou des jugements. Ils arrivent vers moi avec leurs fragilités et leurs forces, leurs envies et leurs limites, leur énergie et leurs peurs. Je les accueille du mieux possible ; je tente de leur ouvrir des pistes pour que leur relation d’allaitement se passe plus sereinement ; j’écoute et guide ; j’informe et propose des solutions. Ensuite, c’est à chacune de faire son propre cheminement. Si ce chemin va vers un allaitement paisible qui correspond aux souhaits de maman, je ne peux cacher ma joie d’avoir apporté ma petite pierre à la mise en place de cette aventure ; s’il va vers un sevrage subi ou souhaité par maman, j’ai intérieurement le cœur lourd et un sentiment d’échec, mais je lui dis juste que si c’est ce qui lui semble bon pour elle, cela l’est. Pas une seconde il ne me viendrait toutefois à l’esprit d’utiliser cette phrase. Parce qu’elle ferait perdre toute sa valeur à l’allaitement maternel. Parce que le lait artificiel n’est en rien équivalent au lait maternel. Parce qu’il est important que chacune prenne conscience que la difficulté rencontrée n’est pas normale, banale, inévitable. Nier cela d’un coup de phrase doucereuse signifie se résigner à accepter comme un fait établi l’ensemble des obstacles rencontrés lors de l’allaitement, alors que bien souvent ceux-ci résultent d’une construction sociétale. Il est pour moi primordial que chaque femme devenue mère réalise qu’elle se construit peu à peu dans cette nouvelle vie et que l’éventuel échec de l’allaitement fait partie de ce processus. Ce n’est pas avec une assertion « politiquement correcte » que cette prise de conscience sera rendue possible. A la mère, avec le soutien de son entourage, et parfois aussi de nous, IBCLC*, de réussir à transformer peu à peu en force la blessure née de l’inaboutissement de son projet. La plupart du temps, accompagner l’allaitement maternel va bien au-delà de connaissances « techniques », aussi importantes soient-elles…

En tout cas une chose est certaine, je continue à rêver qu’un jour les choses puissent changer…

* « International Board Certified Lactation Consultant » : Consultant en lactation, professionnel de l’allaitement maternel. A partir d’aujourd’hui j’ai décidé de n’employer que ces initiales pour qu’elles passent dans le langage commun…quand je vous dis que je suis une grande rêveuse !

4 réflexions sur “« Mieux vaut donner un biberon… »

  1. Encore le besoin de rebondir sur tes articles si justement écrits !
    Malheureusement toujours la même rengaine, les professionnels ne sont pas suffisamment informés et certains ne cherchent pas plus loin. 21 mois d allaitement cumulés, des débuts très difficiles, des amis et professionnels de santé qui disent d arrêter à cause de la fatigue notamment…heureusement une consultante IBCLC qui a su insuffler de l’espoir et des informations claires et précises ! (merci Virginie !) Je souhaite à toutes les mères de vivre ce qu’elles désirent vivre et de se battre contre vents et marrés si leur choix est l allaitement ! Scientifiquement c’est prouve les bébés allaités sont plus résistants ! Dans la pratique c’est aussi vrais ! (testé et approuvé 😊)

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  2. Alors je suis en partie d’accord. cette phrase n’a pas sa place pour une maman qui souhaite allaite. Par contre la maman qui ne veux pas allaiter mais qui va le faire à cause de la pression des professionnels ou de l’entourage (je l’ai déjà vu dans mon métier). je pense qu’effectivement a ce moment l’allaitement sera plus délétère qu’un biberon. comment l’attachement peut se faire si une maman se force a allaiter et du coup redoute ses moments avec son bébé. Je pense qu’il faut respecter le choux de chacune et que parfois certain professionnels sont tellement convaincu du bienfait de l’allaitement que dans le vouloir ils deviennent culpabilisant pour les mamans ne souhaitant pas allaiter.

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    1. Merci pour votre commentaire. Je ne peux qu’être d’accord avec vous et je pense que vous l’aurez compris en lisant mon article jusqu’au bout. Seulement la question est de savoir pourquoi on en est venu là, pour quelle raison une femme ne souhaite elle pas allaiter ? Malheureusement le plus souvent c’est parce qu’elle baigne depuis toujours, bien avant sa naissance, dans une société où le normal (l’allaitement) est devenu l’exception. De plus accompagner l’allaitement ou le non-allaitement, bref l’arrivée de bébé, nécessite de l’empathie sincère (et non un discours surfait, infantilisant, sonnant faux), de la légèreté et évidemment du temps, ce qui n’est malheureusement pas systématiquement le cas… Du coup on en vient à utiliser ce genre de phrase passe partout de la manière dont j’en parle dans mon texte. Cela ne peut que m’attrister.

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